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  • Photo du rédacteurAttika Lesire

Mes rats de labo, et la compassion à deux vitesses du Guerrier de la Justice Sociale.




        Charles et Gabriel n'étaient point destinés à ces doux prénoms. Immatriculés sous une série de chiffres, ils sont nés pour la neuroscience. Leur queue fut marquée de Bétadine pour les reconnaître et ils furent mystérieusement les deux seuls de la portée qu'on avait coloré ainsi. Qu'avaient-ils de si spécial ? Pourquoi eux avaient-ils été désignés et pas les autres ? Alors se demandaient-ils, on est damnés ou on est élus à la fin ?  Coup de bol : ils ne serviront pas aux tests sur l’anorexie que subiront leurs soeurs, privées de nourriture. Derrière le Plexiglas, une main gantée les met à l’écart. Ils seront observés longuement. Ni rats des villes, ni rats des champs ni d'égout, encore moins petits rats d’opéra, ils ne chôment pas : ce sont des rats de laboratoire, studieux, bûcheurs nés au lever du néon blanc.

Laborieuse existence que celle d'un rat de Laborit, dont les yeux vitreux laissent entrevoir deux flaques rouge sang. Ils sont Albinos. Insufflent-ils le scrupule ? Peu. A vrai dire, ils sont livides.

Certains à l'aspect les jugeraient sans âme. Ils devaient mourir, selon le protocole.

Mais le destin en a décidé autrement et une stagiaire en neuroscience les a mis de côté pour moi. Une nouvelle vie allait s'offrir à eux, entre dégustation de carottes et sauts dans l'herbe fraîche. J'allais m'y attacher et les observer comme en pleine séance cinéma, appréciant jour après jour leur intelligence, leur côté burlesque, une curiosité à laquelle j’étais loin de m’attendre, attirés par la musique, par ma voix, par ce que je bricole.

Comme près de 2 millions de leurs confrères sur l'hexagone, ceux-là étaient destinés à l’euthanasie après bons et loyaux services -de quelques mois à peine.

Et si cela vous fait une belle jambe, amis des animaux essentiellement mignons, sachez que le canidé n’est pas exempt du même destin. Le chat non plus. Poissons, lapins, chiens, chats, souris, rats, primates, sont autant d'alpinistes malgré eux sur la montagne du progrès scientifique à être utilisés au sein des laboratoires. Plusieurs associations mettent en relation laboratoires et adoptants si vous souhaitez offrir une retraite à un animal d'expérimentation. Je vous adresse leur coordonnées tout en bas en pied de page. 


Est-ce là un début de réquisitoire sur la traite des animaux de laboratoire ? Non. J’ai remarqué

que la cause animale suscitait une indignation toute particulière, indépendamment du chemin qu’emprunte leur exploitation, qui suit la courbe de l’offre et de la demande. L’appétence voire la sensiblerie passionnée de l’être humain pour l’animal doudou sont inversement proportionnel à l’industrialisation de leur servitude, de leur vie et de leur mort sur terre.

Et même si cela paraît contre-intuitif j’ai fini par comprendre que l’émotion seule employée à des fins utilitaires fonctionnait sur une partie de l’auditoire, mais en renforçait également une bonne autre. Et puisqu’on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, au mieux on reportera cette violence ailleurs.

Lorsqu’on est coupé de soi, on a beaucoup de chance d’être coupé des autres formes de vie, animale ou pas.

Aimer les animaux- encore faudrait-il voir de ce qu'on met derrière aimer, c'est aimer une forme de vie, pas la vie.

Ce qui est étrange pourtant, c'est de ne jamais avoir constaté chez le végétarien ou le vegan une empathie plus grande que les autres. Refusant la consommation de chair animale moi-même depuis mon adolescence, j’ai constaté que choisir son entourage selon ce critère est vaseux : à défaut d’être gage de moins de cruauté, cette dernière est juste répartie autrement selon le critère de sélection d’empathie. Et ça, ça me pose un vrai problème. En gros, les gens qui n'achètent pas de produit animal sont à peu près aussi cons que les autres. Plus que le domaine de crétinisme, le degré de ce dernier me semble être un critère plus favorable si on aime bien s'entourer. Et croyez moi, si on gratte un peu, on a tous notre zone critique de crétinisme latent.


En revanche, on peut expliquer pourquoi certains animaux sont plus aimés que d’autres. Et ça c’est plutôt intéressant.

La néoténie décrit, en biologie du développement, la conservation de caractéristiques juvéniles chez les adultes d'une espèce. Elle trouve aussi son interprétation anthropologique (cf Jacques Lacan).

Par exemple, pourquoi la souris est si populaire, et le rat si réprouvé ?

Eh bien il se pourrait qu’indépendamment de leur histoire respective, la souris conserve un caractère néotonique plus prononcé, une souris fait plus « juvénile » qu'un rat. Ses grands yeux, son front plus haut et bombé, la proportion de sa tête par rapport à son corps inspirent un aspect plus chétif et fait davantage appel à notre doux instinct de protection, qui donne envie de minutie, de soin, câlins, et plus globalement d'un traitement plus favorable.






Il serait intéressant d’amener davantage ce genre de notion (parmi d'autres) lorsqu'on traite de la question du "spécisme" par exemple, afin de cerner les choix humains dans une continuité plus rationnelle, et donc ne pas baser son raisonnement uniquement sur des affects, qui poussent souvent à désigner les "bons" et les "mauvais" animaux.

Cette approche permet d’aller plus loin une fois qu’on a dit qu'il était par exemple absurde de manger des cochons et non des chats.


    Là où le rat m'inspire un parallèle moins matérialiste et plus poétique, c’est le speculum, le miroir qui semble se dresser directement entre l’anéantissement de la grande ville et les attributs qui sont conférés au rongeur. Fantômes des combles et des tréfonds de Babylone, ils ont cette réputation de s’agglutiner ensemble, grégaires, opportunistes, pourtant présents avant le béton de nos routes et nos poubelles en plastique. Colonisateur du Proche-Orient à l'époque romaine avant d’atteindre plus tard l’Europe, le rat noir a laissé place peu à peu au rat brun.


Je terminerai cet article avec le poème d’une belle plume, Aurélien de Montella, qui m'a envoyé ce texte :



Monsieur le rat


Avec ma robe d'anthracite, Je suis l'ombre, de place en place !

On me prend pour un parasite,

Pingre de temps, rongeur d'espace !


Hypersensible et fort sagace,

Je viens d'une maligne race !

Je sais faire preuve d'audace

Et éviter la populace Car l'humain tapage m'agace :

Aussi me voyez-vous fugace !

Discrètement, je me déplace,

Furetant d'un museau tenace !


Je suis difficile à cerner ;

Inutile de s'acharner !

Essayez-donc de me berner !

Même mon frère décharné,

Que vous n'auriez pas épargné,

Vous aura passé sous le nez ! Il nous plaît de vous consterner :

Puisque tant vous nous malmenez !


Nous vivons à la nuit tacite ;

Vos allées-venues sont réduites !

Pour nous l'humain souvent suscite

La peur ! Quelles fureurs gratuites !


Attika Lesire


 

Pour en savoir + sur les animaux de laboratoire en France :


Selon le bulletin de l’Académie Vétérinaire de France, Henri Maurin définit ainsi les contours de l’euthanasie des animaux de laboratoire ;

« L'animal dit de laboratoire est destiné, comme tout être vivant, à périr un jour: cependant, à de rares exceptions près (adoption, étude comporte­ mentale ou du vieillissement) sa mort est généralement programmée dan le temps en relation directe avec les impératifs des protocole expérimentaux ou des modalités d'élevage, elles-mêmes liées à une productivité rationnelle.

Dans ce second cas, à l'instar de ce qui se passe pour l'animal dit "de rente", pour lequel les conditions d'élevage et d'entretien sont liées directe­ment aux productions que l'homme en escompte, la durée de sa vie se trou­ve très souvent interrompue de façon autoritaire par l'homme.

L'article 9 paragraphe 1 indique "à la fin de toute expérience, il est décidé si l'animal doit être gardé en vie ou sacrifié selon une méthode humaine* si, quand bien même son état de santé serait redevenu normal à tous autres égards, il est probable qu'il subirait des douleurs ou une angois­se permanente". "Les décisions visées au paragraphe précédent sont prises par une personne compétente, de préférence un vétérinaire ».


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