Le lent sacrifice de Paris.
- Attika Lesire
- il y a 2 jours
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Comment une ville tombe en ruine ?
Comment une ville devient moche ?
Qu’est-ce qui forge une conscience aiguë du patrimoine, dresse ses garde-fous ?
Quelle leçon en tirer pour Paris ?
Je croyais tenir la réponse, qu’il suffisait d’invoquer l’ère du laid et de la modernité.
Un réflexe parfois superficiel.
Il n’existe pas une modernité mais des modernités, et elles ne racontent pas toutes la même chose, ni surtout la même relation au temps, à la dette symbolique et à ce qui résiste à l’usage.
Modernité qui détruit parfois. Et parfois ne détruit pas.
De fait, raser rend possible autre chose.
Garder porte une charge.
J'en ai conscience : je sais ce que je sacrifie.
Je ne m’y oppose pas par naïveté, mais par choix.
Autodestruction
Il faut aller au delà de la querelle esthétique ancien contre le moderne.
Elle se repose sur ses lauriers.
L'enjeu organique repose sur le vivant face au normé.
La question n’est pas le laid.
La question est : pourquoi consent-on activement à détruire ce que l’on a de plus précieux, et à quel moment cette destruction cesse d’être une erreur pour devenir un soulagement collectif ?
...y compris chez ceux qui prétendent s'en indigner.
Je ne parle pas de guerre, comme celle qui a ravagé Berlin, ni d’une destruction extérieure et subie.

Il y a des villes détruites par l’Histoire.
Et il y a celles qui se détruisent elles-mêmes, au nom de la rationalité, de l’hygiène, de l’efficacité.
Dont les photos avant/après laissent un goût de deuil.
Ce qu’on appelle modernité n’est souvent qu’un soulagement, celui de ne plus avoir à se mesurer à la beauté.
Ni même à l’exigence qu’elle impose à ceux qui la traversent.
Un effacement qui sur la pointe des pieds, vient tout défaire : ornements, détails, récit, remplacés par un béton indifférencié, qui vieillit mal.
Quel prix en paye ce qui reste. Les corps humains.
La question est bien plus profonde : elle touche à la mémoire.
Que perd-t on en soi lorsque l'on défait ce qui a été déposé par la grâce des autres ?
Je l'ai éprouvé en visitant d'abord Montevideo puis Buenos Aires, au cours de mon parcours en Amérique latine.
Deux villes voisines. Mais pourtant si différentes.
Deux rapports au passé.
Je commencerai volontairement par la conclusion : un lieu qui n’a jamais connu la ruine ignore ce qu’il possède.
La beauté, certes. Mais pourquoi la beauté ?
Cela peut paraître fou, mais la beauté n’est pas une modalité d’existence.
La beauté est un sol.
On ne la regarde pas : on tient debout dessus.
Comme un sol, si elle disparaît, elle révèle qu’elle soutenait bien plus que le regard. Elle soutenait une manière d’habiter le monde.
Pour un français, la beauté est une évidence.
Une évidence à tel point intériorisée qu’elle devient un angle mort... dont ce texte n'échappe probablement pas.
Le français le comprend avec l'expérience d'une culture où la beauté est un non-sujet.
Oui : des peuples n'entretiennent pas cette relation sacrée.

J’ai d’autant plus peiné à l’intégrer que je suis, jusque dans mon ADN, traversée par une tension constante vers le beau, au point qu'elle est perçue comme un trait de personnalité.
Autant dire que la digestion fut laborieuse.
Avant de parler de Paris, il faut revenir à Montevideo.
En s’y promenant, on ne devine pas -et beaucoup d’étrangers ne l’apprendront jamais- que la ville avait un tout autre visage il n’y a pas si longtemps.
La ville formait alors un ensemble architectural européen -néoclassique, éclectique, art déco- hérité de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle.
L’ensemble n’a pas été démoli d'un coup à la mine mais il a été détroné au fur et à mesure par la nouveauté du moment.
Il n’en reste que des fragments, perçus comme des curiosités isolées.
Rares sont ceux qui comprennent qu’ils faisaient système.

Montevideo n’a pas connu la destruction de masse par la guerre.
Pas d’incendies fondateurs.
Pas d’humiliations architecturales infligées de l’extérieur.
Ni occupation étrangère destructrice.
…la ville n’a jamais été blessée.
A contrario Buenos Aires a connu :
des cycles de grandeur et d’effondrement
des humiliations économiques
une conscience réelle de la perte
une rivalité obsessionnelle avec l’Europe
Montevideo n’a jamais appris à pleurer ce qu’elle perd. Elle n’a jamais appris à dire “plus jamais ça”.
...Résultat Buenos Aires a bien mieux résisté.
Lorsque la beauté devient preuve, lorsque l’architecture devient la mémoire tangible de ce qui pourrait disparaître, alors la conservation se verrouille.
On conserve parce qu’on sait que l’on peut tout perdre.
Montevideo n’a pas détruit par nécessité.
Elle a détruit par innocence morale.
...c’est-à-dire sans avoir intégré que toute destruction répétée finit par produire une amnésie irréversible.

Par conséquent lorsqu’une idéologie hygiéniste et rationaliste (des années 1920 jusqu’aux années 1950) s’est imposée, aucune résistance symbolique ne s’est dressée pour en freiner l’élan.
Les années 1960, et leurs vastes plans de construction de barres, sont venues achever la besogne.
La France : une nation fondée sur la perte.
La France a longtemps été le contre-exemple parfait de Montevideo.
Elle a connu :
la Révolution (destructions massives, sacrilèges, spoliations)
1870
1914-18 (anéantissement matériel et humain)
1939-45 (occupation, pillage, humiliation)
La France a su ce que c’était que perdre.
C’est précisément pour cela qu’elle a inventé les monuments historiques, sacralisé Paris, figé certains paysages urbains et fait de la beauté une affaire d’État.
Ce n’est pas le passé qui était plus exigeant, c’est notre tolérance à l’indifférence qui était plus faible.
L’anesthésie générale.
Le coup de seringue fut insidieux.
Car le temps passe et cela fait maintenant près de quatre-vingts ans.
Depuis, l'immunité symbolique de la ville n’a jamais été sérieusement menacée, sa centralité mystique est restée intacte, son capital esthétique est devenu acquis. Après tout, c’est la ville la plus visitée au monde.
Donc une grande dame installée dans sa rente.
Paris ne s’est pas abîmée comme un cheveu sur la soupe. Elle s’est rendue disponible à ceux qui n’avaient rien à lui demander.
La France, et plus particulièrement Paris dorénavant, agit comme une héritière riche qui vend les bijoux familiaux parce qu’elle n’a jamais connu la ruine.

Certains me diraient que j’exagère.
Je réponds que l’instant ne dit rien sans la trajectoire.
Car plus le geste est lent, plus sa résonance s'enfonce.
Et c’est précisément une fois que l’on s’est retourné que l’on en mesure la force.
Quand sera-t-il trop tard ?
Pas besoin d’aller jusqu’en Amérique Latine pour comparer : l’Europe suffit.
Des cultures encore traumatisées sont à nos frontières, et elles se comportent comme telles.
l’Allemagne, hyper-sensible au bâti ancien reconstruit.
l’Italie et sa conservation parfois obsessionnelle.
certaines villes d’Europe centrale, et d'Europe de l’Est, qui voient un phénomène de remplacement par l’ancien, fondu dans l’homogénéité architecturale historique.
Des lieux qui ont intégré la fragilité dans leur rapport à la beauté.
Quand « rénover » signifie effacer.
Le point le plus inquiétant - et le plus vrai.
Ce qui se joue à Paris n’est pas une série d’erreurs isolées, mais une mécanique répétée.
Les kiosques parisiens
Des petites perles insoupçonnées révélant l’imperfection nécessaire dans l’imaginaire immédiat parisien.
Des lieux modestes, mais poreux, où Paris se rencontre.

Pour du : standardisée, interchangeable, design.
360 kiosques parisiens traditionnels ont été remplacés entre 2018 et 2019 par des modèles modernes, remplaçant petit à petit ceux au design d’origine inspiré du XIXᵉ sans leurs frises / dômes caractéristiques.
À l'époque, je fus ahurie du silence assourdissant qui a accompagné ce carnage.
L’âme d'un lieu ne disparait pas.
Elle a cessé de parler à ceux qui n’écoutaient déjà plus.
Cours Saint Émilion : avant/après

Avant : les chais de Bercy, plus grand ensemble vinicole du monde au XIXᵉ siècle
Les anciens chais ? Disparus. Ils témoignaient de l’histoire vinicole parisienne.
Ni restaurés ni réellement intégrés : ils ont été démantelés, fragmentés, puis remplacés.
Aujourd’hui : Cour Saint-Émilion / Bercy Village, décor commercial, vestiges par ci par là.
Entrées du Métro “Métropolitain” (Art Nouveau)
Ils étaient l’œuvre d’Hector Guimard, qui a dessiné 167 entrées différentes autour de 1900. Leur lent effacement, modification, ou carrément démontage est bien entamé.
On compte seulement 2 édicules complets originaux (à Porte Dauphine et Abbesses).

Les Champs Élysées
Une transformation progressive devenue culte. Les Champs aujourd’hui : un centre commercial à ciel ouvert.

Sa disparition de commerces historiques, ses enseignes mondialisées et sa banalisation esthétique assumée est devenue identité.
La plus célèbre avenue du monde est traitée comme un actif foncier, pas comme un symbole.
Les Halles
…et ses 12 pavillons Baltard (1854-1870),.
Cœur populaire et quotidien de Paris, détruits presque entièrement entre 1971 et 1973 - 11 rasés, 1 seul sauvé. Remplacé par le Forum des Halles (1979), puis la Canopée (2016).


Du Palais Rose de l'Avenue Foch à ... ça

Vous le connaissiez, lui ? Je lance le pari : non. Un exemple du Grand Silence.
Un chef-d’œuvre néoclassique, historique -témoin de la Seconde Guerre- orné de marbre rose, parfaitement entretenu.
1969, pour une manœuvre foncière, réduit en cendres.
Mais aussi…
L’éclairage patrimonial et sa tendance confirmée vers LED blanc et fonctionnel, une dizaine de places parisiennes qui se voient inscrites dans des programmes de requalification…
... Sans compter les colonnes Morris, les bancs Davioud, (XIXème siècle, fer forgé), les pavés.
Les fontaines Wallace : même combat.
En gestation, la Gare du Nord ?

Le projet de rénovation de la Gare du Nord -estimé à près de 600 millions d’euros- n’avait pas pour cœur la réhabilitation des quais, des RER ou des sous-sols, unanimement dégradés (on aurait bien aimé !).
NON.
Il visait le bâti du XIXᵉ siècle lui-même : surélévation de la façade, extensions massives, ajout de plus de 100 000 m² de surfaces commerciales.
Les rendus d’architectes montraient clairement le basculement : d’une gare monumentale à un objet urbain standardisé.
Le projet a été abandonné en 2021 pour raisons techniques et financières - non patrimoniales.
Pour plus tard ?
Ils y pensent : l’Ile de la Cité.
… et son projet de “réinvention” post-Notre-Dame, pensé pour une massive transformation de bâtiments historiques administratifs et une optimisation vers un grand pôle touristique, systématisé
Affaire à suivre.

Champs-Élysées — projet “Réenchanter les Champs”
Horizon 2030.
Oui. Encore.
≈ 250 M€ annoncés
Cette même main intervient lourdement non sur ce qui dysfonctionne, mais sur ce qui possède encore une charge rituelle, foncière ou esthétique.
Elle transforme une exception mondiale en simple lieu de circulation.
Chasse la stagnation, chasse le temps suspendu, chasse la contemplation.
...à l’image des bancs publics devenus rares, profondément indésirables.
Elle gère désormais son patrimoine comme un portefeuille.
Or un portefeuille se diversifie.
Une civilisation, non.
Le coup fatal et irréversible : la revente.
Ajoutons une partie significative du patrimoine immobilier français -hôtels particuliers, immeubles historiques, palaces, sites stratégiques- est cédée, en série, à des États et fonds souverains du Moyen-Orient.
Le Qatar, via la Qatar Investment Authority, mais aussi des capitaux saoudiens et émiratis, ont acquis des pans entiers du Paris patrimonial.
Sur vingt ans, ce sont des dizaines de milliards d’euros de patrimoine français transférés.
Une ville peut survivre à des erreurs d’urbanisme.
Elle ne survit pas longtemps à la vente de sa mémoire.
Et ce qui se vend ne se récupère pas.
La beauté ne se préserve pas : elle survit seulement là où elle est encore redoutée.
... C’est-à-dire là où l’on sait qu’elle peut disparaître sans jamais revenir.
Attika Lesire.
À suivre : un tour de l’Europe en images ?
Pourquoi pas Un deuxième article sous forme de voyage visuel à travers l’Europe : les villes qui corrigent les sacages du XXᵉ siècle,
reconstruisent l’avant-guerre,
rasent les incohérences modernistes et tentent
de retrouver une homogénéité, une lisibilité, une âme.
A bientôt.




Merci pour ce témoignage sensible et précis. La beauté est plus que jamais nécessaire, et malheureusement fracassée par l'architecture et l'urbanisme contemporains.