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  • Photo du rédacteurAttika Lesire

"J'ai fait une grosse bêtise"

Google Maps ne va pas à Claveyrolas.

Google Maps va à Limoges, Google Maps va à Nedde, mais pas à Claveyrolas.

Chez Google, on a autre chose à faire que d’aller à Claveyrolas. Et le moins que l'on puisse dire c'est que cela ne semble pour le moins du monde traumatiser les habitants de Claveyrolas.

La dernière image que vous aurez virtuellement de Claveyrolas, c’est l’entrée du hameau.

Un rond point estropié, une croix.



Poursuivons à pied.

Vous traversez le hameau. Regardez à droite : un vieux lavoir. La route ondule. Un champs. Des vaches limousines vous suivent du regard en mâchant leur foin. Des forces tranquilles. Vous ne les impressionnez pas. Une dizaine de minutes plus tard, nous voilà devant la dernière maison avant la forêt.

Un chien nommé Barouf vous aboie dessus. Vous avez été trop bruyant : il monte la garde. A l’intérieur de la maison, une cheminée qui crépite. Une odeur de beurre salé et de bois. Une petite fille brune qu'on nommera simplement la petite, dessine à la même table que sa grand mère rousse sous la véranda. Les oreilles de Barouf frétillent et se dressent, il remue la queue et bondit comme une pierre dans le jardin. C’est Sonia, un labrador beige au poil brillant qui est venue le voir. Ils se sentent le derrière. La petite recopie une phrase :

« …si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet, dift ».


C’était une correspondance en ancien français, qu’elle avait décidé de déchiffrer afin de le mélanger au dialecte qu’elle avait inventé pour qu’il soit prêt à la rentrée. Ainsi, elle enseignerait sa langue secrète aux enfants qu’elle appréciait et les adultes ne pourraient pas comprendre ce qu’ils se disaient entre eux. Elle mâchouillait nerveusement son stylo. Elle aurait voulu que son grand frère et son copain Cyril l’incluent dans leur expédition. Tout ce que son frère faisait, c'était mieux que n'importe quoi d'autre. Il avait plein d’idées de bêtises. À l'école, elle adorait le montrer du doigt en proclamant à ses camarades qu'il était son grand frère. La petite pourrait le suivre partout si seulement lui le voulait bien. Il avait tout compris au monde.


Mais ce jour là lui et son copain avaient décidé de n'être qu'entre eux. Alors une fille, de surcroît plus jeune, c’est encombrant. C'est ainsi : son frère l'incluait de moins en moins dans ses opérations.

D'ailleurs, la petite ne s'entendait qu'avec les filles qui avaient elles aussi un grand frère. Elle les flairait immédiatement : moins peureuses, plus dégourdies, plus vivaces.


Un taon entre dans la véranda. Barouf se précipite, catapulte avec sa queue tous les feutres, et gobe le taon. « Oh non Barouf tu nous emmerdes ! » La grand-mère chasse le chien en lui flanquant un coup de pied aux fesses. Il baisse ses oreilles, le dos courbé fait demi tour, ses deux petits yeux ocres orientés vers sa maîtresse. La petite remarque ce détail. Elle laisse ses feutres et va le voir. Il s’était honteusement caché sous la table du salon.

La petite éprouvait une éternelle tendresse doublée de compassion pour les chiens. Elle ne comprends pas l'idée même d'y être indifférent. Comment ne peut-t on pas aimer ces bêtes, comment est-ce humainement possible ?

Les expéditions avec les chiens, c’était son option numéro deux. Problème : les chiens courent vite et finissent par la semer, alors elle terminait la course le plus souvent seule.

Et puis il y avait la dernière option, celle d’aller voir Lucie. Lucie c’était une fille bizarre. Elle avait de grosses lunettes et portait toujours un T-shirt de félin. Son visage était toujours le même. Aucune expression, ni sourire ni vie. Flegmatique. Elle parlait peu, ou alors de félins. Mais surtout, elle n'avait aucune appétence pour la moindre bêtise. La petite n'aimait pas l'idée qu'un enfant ressemble à un adulte rassasié. Elle ne voyait pas d’autres raisons d’avoir été associée à Lucie que leur concordance d’âge et de sexe. Des petites filles à Claveyrolas, ça ne courrait pas les champs. Or elles avaient toutes les deux neuf ans.


La petite se sentait comme l’âne de Buridan en ce qui concerne son choix d'activité pour cette fin d'après-midi. Tout d’un coup, un bruit vrombissant éclata. Plus d’électricité.

Grand-mère était partie faire les courses à Nedde, le village d'à côté et la petite était dorénavant seule.

Où peut bien se trouver le tableau électrique ? Un petit boîtier rouge vernis attire l'attention de la petite. Elle l’ouvre. Au milieu, un gros bouton noir unique. Tiens ? La petite appuie dessus. Un son strident et aigu comme un signal d'alarme retentit. Infernal. Était-ce un bruit de moteur ? Elle écrase de toute la paume de sa main la bouton pour éteindre ce bruit insupportable.

Se retourne. Ça n'était rien, mais toujours pas de retour de contact.

Finalement elle fini par trouver le tableau électrique dans le vestibule et rétablie le courant.

Elle monte dans sa chambre et s'allonge dans son lit avec Les Voyages de Gulliver qu’elle avait trouvé dans la bibliothèque de mamie. Une heure, deux heures, combien de temps s’était écoulé ? Elle n’en savait trop rien. Mais elle s’était endormie la tête dans la couverture. Une trace de maillage rosé rayait l'une de ses joues. 


De la fenêtre, le ciel chatoyait. Mamie est-t elle arrivée ? Si elle était là, sa voiture aurait été garée dans le jardin.

Tiens ?

Elle s’approche mais ne vois pas le jardin.

Le ciel, que le ciel. Où est donc le jardin ?

Au rebord de la fenêtre, elle aperçoit deux hirondelles en plein envol. Le sol était au diable Vauvert. Est-ce là un rêve ?

Le jardin était bien là oui, à environ soixante-dix mètres sous elle.

La petite dévala les escaliers, ouvra la porte. D'immenses morceaux de terre, agrippés aux fondements de la maison, voilà ce qu’il y avait, ni plus ni moins. Et surtout, le vide. La maison était suspendue dans le vide. 

Un souffle vertigineux formait un appel d’air et l’attira dans le vide. Non ! Elle recula.

Un énorme cratère de la taille de la maison gisait au milieu du jardin en dessous d’elle. Deux silhouettes dévalaient le chemin de terre qui menait à la maison.

C’était son frère et Cyril, petits comme des fourmis. Ils faisaient d’énormes signes avec leur bras en direction de la maison dans le ciel. Elle les imaginait hurler mais seul un tohu-bohu sourd et céleste lui soufflait dans les oreilles.


Elle compris soudain l’ampleur de ce qu'elle venait d'accomplir.

C’était Byzance ! Jamais, Ô grand jamais, un seul enfant de ce monde ne ferait plus majestueux.

Ce jour là, la petite avait repoussé toutes les limites. Et c'était elle qui en était l'auteure, et tous les enfants du monde lui envieraient cette bêtise.



Imaginé par Attika Lesire

En hommage à Claveyrolas, et à la famille Lesire-Ogrel.



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