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  • Photo du rédacteurAttika Lesire

Le virus du civisme


“Le savoir-vivre est la somme des interdits qui jalonnent la vie d'un être civilisé, c'est à dire coincé entre les règles du savoir-naître et celles du savoir-mourir.”

Pierre Desproges


    Deux mois plus tôt dans le Sud de la France alors que je ritualisais la petite visite quotidienne à l’affut des courbes statistiques du COVID-19 comme une actionnaire en bourse, il n’était question que de Wuhan. Derrière l’oreille, un petit quelque chose pourtant me le disait. Cela nous concerne déjà.


Je prévenais ma mère que Paris était en roue libre avec les mesures insignifiantes prises à l'aéroport Charles de Gaulle. Elle devait trouver avec suffisamment d’ardeur que je délirais pour me donner cette réponse. "Je ne passe pas par Charles de Gaulle prochainement."


C., un ami de la famille et moi étions à table. J’abordais, pardon, j’effleurais avec lui le sujet du COVID-19 comme on parle de la pluie et du beau temps en même temps qu'on fait la tambouille et qu'on cause pour créer du lien.

À tombeau ouvert, la tournure de la conversation devint dramatique. Quelle est cette manie des jeunes de ma génération à se mêler de tout et de se prendre pour des experts ?

Bon. Il avait l’air mieux renseigné que moi. J’ouvrais mes oreilles. « Tu sais combien de personnes la grippe touche en France chaque année ? ».



Ce qui est formidable avec la génération soixante-huitarde c’est que son zèle à faire litière au pro-rata de son incompréhension du Nouveau Monde est un exercice pour la mémoire. Avec eux, une conversation qui aurait pu demeurer des plus lestes et stagner dans les limbes des souvenirs, s’accumule dans un poussiéreux dossier des Conversations Pénibles à ressortir avec un acide « J’te l’avais dis ». Ça pourrait si bien se passer, pourtant...

Comment ensuite aller reprocher aux mômes de se mettre à parler comme Galilée face à la suffisance de ceux qui n’arrivent pas à se rentrer dans le crâne le fait suivant. Ma génération adore se mêler de ce qui ne la regarde pas. Elle a les défauts de ses qualités. Intuitive déconcentrée, inventive déconcertée, passionnée multitâches, zappeuse barbarisante, incrédule prophétique, hâtivement flegmatique, spécialiste éphémère. Et nous avons au service de cette extravagance, l’appui d’un redoutable allié : internet.


Le problème avec cette gestion du COVID est d'avoir tout fait à l'envers. Dictature de l'insouciance quand nous ne savions rien et qu'il aurait fallu être prudent et franche bêtise aux allures de totalitarisme lorsque la population ne s'est jamais aussi bien tenue à carreaux, dans une extrême torpeur jamais connue auparavant.


Samedi. Nous ne sommes pas encore en confinement. Les souris dansent toujours. Je fais la queue dans une grande surface. Me tiens à 1 mètre 50 de la diva bariolée et son chien qui me précède. Elle illumine ma journée. Le client qui me suis se colle derrière moi comme si j’étais un feu de camp au milieu de l’Alaska. De surcroit il hurle au téléphone dans une langue très heurtée.

Je lui propose de continuer son activité deux mètres plus loin pour éviter les réceptions de fluide.

A cor et à cri, il s’engage sur un terrain glissant. « Tout le monde est parano on va s’calmer (toujours en hurlant)… Société de moutons ». Trois packs d’eau minérale dans son chariot pour faire son stock. Jean-Bedel là tu vas trop loin.


Dans la même queue, mais le spectacle était devant cette fois-ci.

Une dame passe à côté de notre rang japonisant avec une distanciation des plus carrées. Une belle esthétique pour se faufiler tout bonnement entre moi et la jeune fille de devant. Elle devait avoir une soixantaine d’années. Je pense d’abord que c’était sa manière de me montrer qu’elle désirait passer devant nous tous. Pourquoi pas... Elle a peut-être de bonnes raisons après tout. Sans doute s’inquiète-t elle de la fragilité de son âge et voudrait-t elle passer le moins de temps possible dehors ?

J’attend un petit signe de tête de sa part, un regard, une marque à mon endroit pour qu’on s’entende sur le fait que j’existe. Rien. Je viens à elle.

« Madame, vous souhaiteriez passer devant moi ? »

« Oh je n’avais pas vu! Je croyais que la queue s’arrêtait là ! »

Je réinsiste « Mais vous voulez passer ? Je vous le propose réellement. »

« Oh ba elle est longue la queue dis donc » me répond-t elle en considérant toutes ces familles qui attendaient patiemment derrière nous. Je tente une dernière fois mais elle s’éloigne à l’affut d’une autre file. À partir du moment où j’ai verbalisé, où je lui ai parlé à partir de l'adulte que je suis, alors plus rien n’était possible de son côté. Si moi j'étais devenue l'adulte, alors cela signifiait qu'elle était... l'enfant ! Et c'est fort dommage : c'était bien à son adulte que je m'adressais, avec une profonde sincérité. 


Une jeune femme.

Un môme.

Un deuxième enfant, plus loin.

Un monsieur de 65 ans.

Qui toussent en marchant, sans recouvrir quoi que ce soit, littéralement au visage des autres, sans que leur entourage ne leur dise rien.

Il est remarquable de réaliser comme la soudaine conscience épidémiologique de la situation nous rend sensible aux incivilités.

Désagréables hier, elles prennent un autre visage aujourd'hui.

Elles ne rentrent plus dans l'équation.

On se rappelle qu'elles ne sont pas là par dandysme ou minauderie. On ne sais pas, on fait attention. Et on ne punie pas des gens les années suivantes en pensant récupérer les pots cassés.

Les règles...

Avant d'avoir été bêtes et méchantes, elles ont d'abord été sagaces et substantielles.

Et elles le redeviennent. On les invoque.


Une loi se voit graver dans le marbre une fois que l'expérience a décelé l'esprit de cette loi. À l'épreuve du temps, les adages restent. L'expérience s'éloigne.

Pourquoi agit-t on comme on agit ?


Attika Lesire


 

"L’inventeur du mot « civilité » est Érasme de Rotterdam, dans son petit traité intitulé De civitate morum puerilium, (De la civilité des mœurs des enfants) publié en 1530 qui préconise un savoir-vivre, une « modestie » dans le comportement, à une époque où l’exigence d’une bonne conduite devient impérieuse. Les traductions, adaptations et imitations de l’ouvrage sont innombrables

Pour Érasme, la vraie noblesse est celle de l’esprit et le savoir-vivre n’est que le reflet du savoir-être. La civilité ne néglige pas non plus la foi dans ce qu’elle a de plus élevé, car Érasme, qui consacre un chapitre à « la manière de se comporter à l’église », préconise une véritable civilité envers Dieu."

(http://www.presence-mariste.fr/Petite-histoire-de-la-civilite.html)


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