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  • Photo du rédacteurAttika Lesire

Jeffrey Epstein et la carotte toute-puissante


      À la lueur de la bougie, gamine me laissais-je conter Barbe Bleue au préambule d’une vie bientôt jalonnée d'histoires venues du monde des adultes, les faits divers qui -je l’ignorais à l’époque- continueraient avec la même force à venir me gratter sans prévenir. On ne saurait trop expliquer pourquoi tel fait divers me parle à moi, nous parle à nous. Il nous invite dans son espace temps. Pourrions nous le quitter des yeux sans l’avoir entièrement compris, dépouillé jusqu'à la moelle, presque vécu ? Parmi les contes de notre enfance, comme l’attrape-rêves accroché aux fenêtres superstitieuses, concourent autour de nous des récits qui traversent ou non le champ de notre radar. De certains, vous cultivez une indéfectible indifférence au milieu des cris de haro, d’autres un mystérieux enchantement.


Le fait divers est le vilain petit canard du règne informationnel. Il ne raconte rien ou révèle tout, si ce n'est pas les deux en même temps. Il se situe entre le possible et l’impossible, ironiquement pathétique, se ponctue de la note qui fait basculer la partition. C'est le cygne noir du quotidien, c'est une anecdote symbolique truffée de symboles anecdotiques, il est extra et il est ordinaire, invoque la pitié, le ressentiment, le fantasme.

41 ans après un meurtre, l'assassin est retrouvé...grâce à un mégot de cigarette.  - Sans nom, sans identité, mais qui est "Monsieur 13 Août"? - Mort du pilote Anthoine Hubert : une enquête ouverte pour homicide involontaire.

Lorsque l'on lit : Wolfgang Beltracchi, grand maître du faux, c'est un destin qui nous est immédiatement amené à voir. Le fatum sera prédéfini par une instance divine pour les plus religieux ou immanent à l’univers pour les plus philosophes. Ce que le destin doit au fait divers, c’est la manière dont il témoigne de lui aux yeux des vivants : laborieux ou accidentel, burlesque ou long et sinueux comme deux lycéens achetant deux carabines, élaborant sur plusieurs semaines un plan, jouant aux jeux vidéos ensemble, mangeant, échangeant des poncifs pour pénétrer un jour dans leur université en silence tout en tirant sur leur camarades devant la caméra de Gus Van Sant.

Christine et Léa Papin se seraient-elles imaginées qu’elles deviendraient un jour les deux héroïnes des Blessures Assassines (Jean-Pierre Denis, 2000) sur le grand écran ? Violette Nozière, qu'Isabelle Huppert l'interpréterait en chair et en os dans le film éponyme de Chabrol ?


Et puis, le fait divers est porteur d’une poésie humaine, trop humaine, rougissante de honte, médiocre et fascinante. Comme une antilope témoin sur sa steppe des derniers soupirs de sa congénère infortunée se débattant sous les crocs d'un coyote, c'est à l'abri du danger qu'on le regarde. C’est le rat et nous sommes le Laborit : c’est seulement au dehors de la cage que nous le voyons loin du contexte tumultueux, par procuration et loin du jus de la vie.

Le fait divers c’est l’aboutissement d’une trajectoire qui n’est pas la nôtre. Après lui le déluge, sa condition sine qua non c'est bel et bien que nous ne passons qu’après la tempête, le dernier acte ayant laissé derrière lui noms, objets, détails, histoire, avec un petit ou un grand H. 

Parfois, il a une suite, continuera à s’écrire dans le futur, accessible via quelques clics, ou se méritera seulement à la sueur de notre effort s'il se fait plus secret.

Et comme la fiction est friande du réel, les oeuvres naturalistes, qu'elles soient littéraires ou cinématographiques les adorent au point de se servir allègrement au grand buffet du fait divers.


Il y a l’affaire Jeffrey Epstein.

Il était des 1%.

Il symbolisait le haut d'un gratte-ciel surplombant les anonymes, et en un mois seulement de la cabine du Capitaine -du Tout- il est passé à celle du détenu -au Rien. Le récit officiel l'aurait retrouvé pendu, témoin désespéré et impuissant de sa propre tragédie nue et sans rempart, sans bouclier, sans amortisseurs. Comment imaginer qu'avec autant de pouvoir on puisse si rapidement se retrouver à la merci de la fragilité brute des petits, à la précarité des miséreux dénués de tout moyen de court circuiter le réel ? Au milieu des 5 mètres carré de sa cellule il aurait préféré la mort.

"Le destin : Force de ce qui arrive et qui semble nous être imposé sans qu'aucune de nos actions n'y puisse rien changer."
Le Dictionnaire des Concepts

Les pieds au dessus du sol un drap de fortune autour du cou seulement un mois après qu’il voyageait encore confortablement affalé dans le cuir de son jet privé, la toile d’araignée 24 carrats le reliant au puissants de ce monde n’aurait pas résisté au poids de son sort. Du ciel connu il serait monté au ciel inconnu cette fois, le destin lui ayant foutu un coup de pied au cul. Petit joueur.


Le paradis n’était donc que fiscal, le parachute doré d'un vernis fallacieux sous lequel se répandait la mérule ?


Oui ce type de destin là ressemble à s'y méprendre à la mérule, ce champignon si particulier ennemi du bois d'abord minuscule et d'apparence inoffensive, mycélium réputé pour coloniser progressivement toute la surface d'un foyer jusqu’à ce qu’il soit devenu impossible de s'en débarrasser. Sous la destruction de la cellulose, cet Attila végétale enferme puis hache tout sur son passage.



La mérule se serait donc hissée comme un piège de cristal sous l'ombre du mec.


        Mais ce récit-là ne satisfait guère une large partie de l'opinion. Il ne serait pour d’autres qu'une mise en abyme, la devanture d’un trompe-l’oeil bien plus cyniquement universel. "Les puissants restent les puissants", nul doute, c'est une mise en scène et nous n’aurons à manger dans cette histoire là que ce que les puissants veulent bien nous laisser dans la gamelle, pas plus. La petite fatalité du mensonge dans la grande réalité tragique, ce serait encore un coup monté pour cacher le perpétuel ordre naturel qui se jouerait là. Circulez, il n’y a rien à voir. Il serait loin Jeffrey Epstein, toujours vivant, enfuit grâce à la complicité de ses confrères, nous laissant face au carton de fin d’épisode À suivre la bouche béante.


Le grand écran aime les chutes de châteaux de cartes. Souvenez-vous d’Aviator, qui raconte la vie du milliardaire Howard Hughes, pionnier de l’aviation, passant de la gloire au délabrement de la maladie mentale, mais aussi de l’affaire Strauss-Khan avec Welcome to New York.


Et comment faire fi de la socio-culture sans parler de ces milliers de vidéos disponibles sur Youtube dépouillant les affaires de pédo-criminalité passées sous silence comme celle du Pizza Gate autrefois ridiculisée, l'avènement de sites entièrement dédiés à ces affaires comme Pédopolis, recensant une kyrielle de rapports, livres, entretiens, témoignages et enquêtes autour de la pédo-criminalité, qu’elle soit l'affaire des puissants ou des nobodies, un peu de Jeffrey Epstein ou de Marc Dutroux ? 


Selon une certaine logique de hiérarchie des besoins du mammifère que nous sommes et dont nous flairons intuitivement les stratégies, la réaction première face à ce récit, c'est la sidération. Naïveté ou bon sens, on associe volontiers l’accumulation financière et matérielle à une sécurisation proportionnelle de sa survie au sein de la société. C'est sans doute ignorer les paradoxes liés au sentiment de toute-puissance. Il n’est pas rare d’entendre que si demain un effondrement avait lieu, les plus possédants auraient déjà leur bunker tout prêts à mille lieux du chaos afin de s’extraire confortablement. Illustration manifeste de cette manie liée à l'abondance et tous ses excès, Jeffrey Epstein acoquiné avec le transhumanisme, préparait sa descendance sous fond d'eugénisme au sein de son Zorro Ranch, comme centre d'insémination pour des femmes qui porteraient ses enfants, triées sur le volet selon leur Quotient Intellectuel et autres caractéristiques censées attester de bons gènes. Également, un témoin cité par le Times évoque les ambitions de cryogénie du financier qui souhaitait voir son cerveau et son pénis congelés pour être conservés et éventuellement réutilisés dans le futur.

"Pas à pas ils marchaient et autour d'eux se creusait comme une zone interdite, un cercle magique, dans lequel des puissances redoutables, invisibles aux yeux des exclus, jouaient leur jeu secret."
Les réprouvés, 1931 - Ernst von Salomon

Alors quel est notre sort à nous, passifs de l’autre côté du rideau, qui éprouvons ce spectacle nos becs grands ouverts attrapant les miettes ? Attendre. Attendre qu’Hollywood s’empare du scénario. Attendre qu’un tel nous garantisse l’éradication de la folie, qu’un tel s’indignera qu’un tel réclame la peine capitale pour ce type de crime, qu’un autre tel expliquera l’inutilité de la logique de bouc émissaire. Toutes les options jetées, des ministres en carton de chez nous s’agitent, le bruit accroît, décroit, c'est un phénomène de société vous comprenez, et l'actualité nous dévoilera une pièce maîtresse chaque semaine pendant une dizaine d'années, des têtes tombent, des associations enquêtent, la terre tourne et nous continuerons de nouveau à croire en notre toute puissance malgré tout.


Et c'est sans doute de ma toute-puissance d'où je parle lorsque je dis préférer le monde à ses oeuvres, la violence du réel à la fiction, que j’aime la fiction quand elle me donne une illusion chirurgicale du réel. C’est le titre du livre D’Après une Histoire vrai de Delphine de Vigan qui m’a poussé à le lire et j’apprécie les bruits de mastication dégoulinants des films de Kechiche.

Si ça n’a pas l’air vrai, je ne veux pas vivre la frustration d’y croire car y croire a un coût. Beaucoup d'histoires sont horribles. Y croire est douloureux. Souffrir pour rien ? Très peu.

Alors à tous les créateurs de contenu, j’ose à peine croire que certain d’entre vous redoutent l’épuisement scénaristique. Si le réel n’est pas assez généreux pour vous, inventez n’importe quoi pourvu que vous sachiez nous faire croire que c’est vrai.


Attika Lesire


 



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