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  • Photo du rédacteurAttika Lesire

La "panique morale"


        Au coeur de la révolution sexuelle dans les années 70, Stanley Cohen dans Folk Devils and Moral Panics, jette en cinq actes les différents temps forts de ce qu’il va théoriser et nommer La Panique morale.

Chronologiquement :

1 - Quelque chose ou quelqu’un est choisi comme menace pour les valeurs et les intérêts de la société.

2 - Cette menace est décrite sous une forme facilement reconnaissable par les médias (implique une exagération nécessaire à dessein).

3 - Conséquence : l’inquiétude accroît rapidement.

4 - Entraîne une réponse des autorités ou des faiseurs d’opinion, des gens dont la parole porte.

5 - La panique recule ou entraîne des changements sociaux.

J’en profite pour faire une jolie parenthèse sur cette  période qui inspire justement Cohen dans les années 60. C'est alors qu'en Grande Bretagne,  deux clans s'opposent.

Les Mods VS les Rockers. Une bagarre outrageusement médiatisée éclate sur la plage de Brighton en Mai 1964.

Des Mods¹ -jeunes urbains chics originaires de Londres et amateurs de scooters italiens, issus d'une sous-culture du rock, plutôt aisés et soucieux de leur apparence- guettent les Rockers ruraux et débraillés qui eux préfèrent la moto, arborent des blousons en cuir plutôt que des costumes deux pièces et rejettent vigoureusement la consommation de drogue telles que les amphétamines chères à leurs rivaux.

En sous-teinte et dans une approche plus diachronique, c'est finalement l'envie de se rebeller contre les institutions britanniques des années 60, la violence et la passion mélomane du rock qui va les réunir dans l'opposition.

Jets de pierres, cabines de plages massacrées, vitres éclatées, une panique générale se forme autour du grabuge. 


¹ : Je vous recommande le film Blow Up de Michelangelo Antonioni (1966) qui met en scène Thomas, à l'univers et au style caractéristique du Mod.



La presse qui demeure globalement encore très conservatrice est en pleine syncope. Les images font le tour du monde. Amérique, Canada, Australie, Belgique : c'est le choc. Ce que remarque Cohen, c’est la grande distorsion de l’événement mais surtout son traitement moral. Des termes très forts tels que pratiques culturelle dites déviantes ou dangereuses, des vermines à éradiquer, un ennemi intérieur, un meurtre inventé et autres détails.


"Les sauvages envahissent le bord de mer : 97 arrestations."




Stanley Cohen met en valeur le rôle de figure de proue des médias dans la création des angoisses collectives, la panique morale.

C’est dans la prédiction, la deuxième phase, qu’il commence à être intéressant de profiler en parallèle ce qui s'est produit avec le mouvement des Gilets Jaunes.

En effet la prédiction consiste à remplir les espaces vides de réflexion dont pourrait disposer la population, avec l’idée d’un retour de flamme, d’une attente qui s’intensifie jour après jour et derrière laquelle jaillit l'ombre de la menace. Justement, avez-vous remarqué la plasticité dont ont fait preuve en France les médias dans l’utilisation de sa palette de stratégies déployée autour du mouvement ? Son amplitude a été sans commune mesure avec la révolte des banlieues en 2005. Les médias ont dû s'adapter au jour le jour et de manière parfaitement artisanale afin de répondre à leurs agendas : c'est précisément dans la destabilisation qu'ils ont eu le dernier mot de cette révolte. En clair-obscur, la minimisation voire le passage sous silence de faits et données majeures au sein du soulèvement venait contraster et mettre en lumière la fameuse prédiction tintamaresque qui a eu pour effet de garder nerveuse et proactive l’angoisse générale. A la télévision, les trames prévisionnelles qui laissent envisager le pire, le déploiement de blindés à faire pâlir la Corée du Nord le vendredi sur les routes, les brèves dans un climat d’hystérie à peine croyable, l'emploi particulièrement remarqué du futur de l’indicatif ont donné à chaque nouvel acte une atmosphère  de série apocalyptique

Simultanément utilisées, ces méthodes ont pour conséquence de faire enfler l'hostilité.

C'est l'équation de l'ambiguïté sous-entendue du fond ("ils ne savent pas ce qu'ils veulent", "c'est confus") associée à la construction d'une forme explicite forte, graphique et menaçante (violence intrinsèque présumée au mouvement) qui permet d'éradiquer tout ce qui pourrait permettre un espace d'empathie, de lien à l'autre. L'espace émotionnel est entièrement mobilisé. Qu'y a t-il de plus redoutable comme procédé d'épuration du bruit ?

Souvenez vous qu'en novembre 2018 et c'était il n'y a pas si longtemps, les Gilets Jaunes étaient accueillis avec une grande ferveur par les Français (lien  ici : https://www.lexpress.fr/actualite/politique/gilets-jaunes-pourquoi-le-soutien-des-francais-augmente_2051011.html).

La question était de savoir où les Mods et les Rockers allaient frapper ensuite et quelles dispositions prendre à cet égard.


Vient la troisième phase, symbolization, processus qui ressemble à de gros traits au fusain avec lequel l’artisan médiatique va dessiner les Mods et les Rockers, leurs habitudes, leur comportement parodié, leur style stéréotypé. Ils ne sont plus des individus séparés mais deviennent une entité symbolique. Une fétichisation de tout ce qui les caractérise prend alors le relais. Les accessoires, la coupe de cheveux, le style, va par la métonymie remplacer les individus (les Casques Noirs, les Turbans Rouges, les Sans Culottes, les Nu-Pieds, les Peaux Rouges, les Gilets Jaunes…). On pétrie ainsi le psychisme d'une symbolique la plus simple possible qui s'étanchéise peu à peu à la pensée, à la capacité à la réhabiter.

ce que l’on se ménage en effort par association d'idées, on le perd en pureté réflexive : ce qui permettait de voir de nouveau, de reconsidérer.

Consécutivement aux informations altérées par la presse, les tribunaux du Royaume-Uni suivaient le mouvement de près, en infligeant des peines plus sévères pour des jeunes (= des folks devils présumés) ayant commis des actes de vandalisme ou de violence et ce particulièrement durant les fêtes de Pâques.

C'est toujours amusant de mélanger deux périodes, déjà parce que je trouve que l'on ne rappelle pas assez comme les cailleras anglaises des années 70 surpassaient tout ce qui existe de nos jours en terme de style, mais plus sérieusement parce que la notion de panique morale dépasse celle d’hystérie collective, c’est en cela qu’elle est intéressante. Elle se caractérise par l'offense, en plus de la peur.

Elle divise la population en nous et eux : d’un côté une minorité outrageuse et de l’autre, la majorité de la raison.



Attika Lesire.



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