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  • Photo du rédacteurAttika Lesire

On ne peut donner que ce que l'on n'a pas


C'est dans l'infinie intuition de ce qui manque que l'on donne le mieux, que l'on donne le plus.

Les choses qu'on donne le mieux sont celles dont on a manqué.


Ne vous y trompez pas, cet article ne sera pas romantique, car malheureusement je pense l'être excessivement peu. Souvent, la romance, il me semble qu'elle sonne faux, qu'elle est maladroite et qu'elle se regarde le nombril, qu'elle puise tout dans la forme. Au ciné, c'est pas mal, ça rend bien, les cuts, le mixage sonore, l'étalonnage, la direction de la photo, le rythme, les répétitions et puis tout ce qui est hors champ n'existe pas. Alors si l'on veut faire la même chose dans la vraie vie, ça sera toujours pareil en moins bien quand ça ne sera pas ridicule.




Les situations les plus scandaleusement romantiques de ma vie ont plutôt ressemblé à une nuit de galère sous la pluie, à l'autre bout du monde, la moitié des affaires perdues, cris, larmes, colère absurde et puis fou rire inarrêtable, le plus long, les pieds dans la boue. Cinglé. Lunaire. Et on s'en souvient toute sa vie. Tout ce qui cherche à s'écrire à l'avance perd en beauté.


Idem, je ne crois pas aux signes. Les signes, c'est quand c'est simple, limpide. Si c'est compliqué, et que vous êtes obligé d'aller chercher au delà de ce qui se passe, c'est que c'est peanut. Simone Weil vous dirait que l'attention est seul chef d'orchestre. Ça ne veut rien dire, que vous soyez nés le même jour. Les astres ne vous indiqueront pas grand chose. Ne regardez pas à côté, regardez là. N'allez pas vous engouffrer toute votre vie avec quelqu'un pour des fondements aussi aléatoires.


Il paraît que l'amour est quelque chose de très simple.

Mais nous parlions jusque là du petit amour, celui mis à la portée des caniches, sentimental. Qu'en est-il du grand ?


C'est un gamin qui se réveille le matin et qui voit sur la table de la salle à manger un nuage de fumée s'enfuire d'un bol de lait chaud, du pain et du beurre. Une chaise qui l'attend.

C'est ce commis de cuisine épuisé, qui fait des plats en série, toute la journée. Mais tiens, pour cette assiette, il ne saurait dire pourquoi, cette assiette particulièrement, il lui veut une attention plus rapprochée, plus coquette, dressée délicatement. Et puis de temps en temps ça lui prend. Ça c'est de l'amour. C'est quelque chose de redoutablement simple.



Vous entrez dans un magasin, vous ne regardez rien ni personne. C'est ce vigile qui lui vous a remarqué et vous arrête. Vous vous demandez s'il attend que vous montriez patte blanche. Non, il vous fait une remarque insolite pour vous faire rire. Juste vous. Comme ça.


C'est vous, cherchant votre parapluie dans tout votre appartement, la pluie battante au dehors. Désespéré, vous sortez sans. Mais une fois sur le pallier, vous remarquez qu'il était là, suspendu comme un charme à la poignée de votre porte. Il vous attendait. Votre voisin l'a trouvé, il vous l'a délicatement mis de côté. Ça c'est de l'amour.


C'est des draps lavés. Une chemise repassée. Une parole tenue, une prière du soir le genou fléchi, qui prend plus de temps que d'habitude et qui s'étire dans la nuit avec le Bon Dieu.

C'est ce quelqu'un le matin, touché par votre sommeil, qui a élaboré tout un stratagème pour ne point vous réveiller, lorsqu'il part péniblement au travail, s'affairant dans une ronde muette, telle la mésange au garde-à-vous, le pas ouaté.


C'est penser à prendre un peu de liquide sur soi quand on sort, au cas où l'occasion d'un nécessiteux qui viendrait nous voir se présente. D'habitude on n'y pense pas mais aujourd'hui cela vous a préoccupé au point de ne pouvoir passer le pas de la porte sans y revenir. Et que le nécessiteux l'utilise pour acheter de l'alcool, du crack ou de la nourriture : vous n'êtes pas son parent, ça ne vous regarde pas. Vous n'avez rien à lui dire et encore moins sur un ton parental. On donne ou on ne donne pas. Encore moins pour rentabiliser son geste à moins d'avoir placé des actions en bourse, mais l'être humain n'a point de cotation. Ce que cela donne ne vous appartient déjà plus. Le don n'est pas utilitariste. On donne, on prie pour que cela serve. Basta.


On ne peut donner que ce que l'on n'a pas. Vous avez un château avec 40 hectares de terrain, si vous le donnez rien ne remplacera les souvenirs et le temps passé dedans. Il vous a nourri. Partout dans le monde vous vivrez encore dans ce château. Vous trimballez ses seize chambres, sa bibliothèque, ses huit salles de bain, les aboiements de ses chiens, les parties de tir à la carabine et les nuits sous la cheminée dans un sac à dos. En revanche si vous avez grandi dans l'inconsidération d'une famille maltraitante, c'est au moment même où vous allez commencer à donner de la considération à autrui qu'elle va, comme une transfiguration, vous submerger. Qu'est-ce qui pousse les gens à offrir ? Pourquoi cela les rend si heureux ? Car c'est à eux qu'ils font un cadeau en réalité. Le développement personnel nous demande de cultiver le soi intérieur. C'est le contraire qu'il faut faire. Le soi intérieur ne grandit que dans le mouvement : le dedans n'est rien sans le dehors.


Vous n'avez pas le choix. Si vous avez manqué de quelque chose, vous allez être obligé de le donner. Dans un perpétuel mouvement, vous en retrouverez le goût, l'objet perdu vous reviendra. Le point commun de chaque parcelle qui constitue le monde est sa circulation. A plus grande échelle, l'argent circule, les civilisations, les vents, les astres circulent. C'est ainsi que l'univers est fertilisé. Il n'y a rien de plus indocile et naturel que la danse, qui permet de désankyloser chaque centimètre de peau de la lourdeur du monde, par la circulation.


De près ou de loin, si ça ne circule pas, si ce que vous recevez ne ressemble ni à du soin, ni à de la considération, ça n'est pas de l'amour. C'est une arnaque.


N'y allez pas. Vous apprendrez à vous traiter comme le prince ou la princesse de votre royaume, vous ferez la besogne seul.


Les dépendants affectifs sont avant tout des âmes qui ont été bernées. Dans une ultime provocation je dirais que les dépendants affectifs sont des pourris gâtés qui ne voient pas les cadeaux que la vie leur met sous les pieds, et qu'ils vont chercher là où il n'y en a pas. Et ils sont malheureux comme des chiens.

N'y voyez pas de mépris, c'est une personne à l'opposé du spectre, celui des distants pathologiques, qui écrit ces lignes. Tout glisse, on est si loin de tout cela qu'on préfère ne pas s'approcher, pour n'abîmer personne. Parfois on a prévenu, et on fini quand même par se faire insulter. Ça n'est certainement pas plus enviable, et cela traduit tout autant quelque chose de mal acquis.

L'amour ça s'apprend. Ça n'est pas inné. Et si l'on apprend mal, on aime mal, et surtout, on est mal aimé.


Il ne faut pas mentir aux gens, encore moins aux enfants qui prendront de la maltraitance pour de l'amour. L'attention est sans doute le secret le mieux gardé au monde.


"L'attention, miracle à la portée de tous à tout instant."
Simone Weil

Pas d'ambiguïté, vous n'échapperez pas à la solitude. Ô, combien vous n'y échapperez pas.

Mais vous réaliserez à quel point les autres le sont tout autant, et même souvent bien davantage. Et les fois où vous croiserez des gens de votre espèce -espèce éminemment rare- un sentiment de délectation sans commune mesure doublera la solitude. La solitude n'est jamais remplacée, elle fait ménage. Bien aménagée, c'est le degré le plus qualitatif de lien qui puisse exister. Et lorsque vous regarderez les gens s'amasser ensemble pour appeler cela une relation, vous y verrez un non-sens. Vous ne pourrez plus vivre de relations qui n'aient un peu de ce parfum là. Un peu lorsqu'on assiste à une cérémonie sans âme, où le maître ne croit pas en ce qu'il prononce.

Ça ne vaut souvent pas le coup d'y aller.


Ainsi la générosité n'a pas à voir avec l'opulence du don mais l'endroit où le geste est habité. À ce titre les choses sont bien faites, puisque l'utilitarisme bien guidé voudrait qu'un riche eut été toujours plus généreux que le pauvre, mécaniquement, même le plus rat des riches. Double peine pour le miséreux. Car personne ne sera simplement là pour voir ce qu'il a fait, dont seuls les anges ont été témoins, cette petite chose qui lui a demandé littéralement de s'arracher le cœur, et de le mettre sur la table.



Ceux qui ont le statut de phoenix permis par leur fortune, dont tous les actes de charité seront sous les feux des projecteurs, si vous voulez rester bon : ne vous laissez jamais ensevelir de la vanité difficile à refuser des flagorneries permanentes, car vous en recevrez énormément.

C'est tentant de croire que sa qualité d'âme ait quelque chose à voir avec la quantité de don. Rappelez-vous, tout simplement. La mémoire est souvent inversion proportionnelle à l'abondance.

L'opulence de la richesse appauvrit le souvenir de sa condition de tout petit.


Ainsi, pour rester dans le royaume des Tout Petits et pouvoir s'immiscer dans ce fameux trou d'une aiguille si difficile à franchir pour le chameau, il faudra se souvenir que c'est dans la gratuité que l'on sera sondé, et vu.


On ne peut donner que ce que l'on n'a pas.



Attika Lesire



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