
On ne peut donner que ce que l'on n'a pas
Dernière mise à jour : 24 août
C'est dans l'infinie intuition de ce qui manque que l'on donne le mieux, que l'on donne le plus.
Les choses qu’on donne le mieux sont souvent celles dont on a manqué. Non parce que le manque rend nécessairement meilleur - il peut tout aussi bien rendre avare, vorace ou cruel - mais parce qu’il donne parfois de certaines choses une connaissance négative, presque anatomique. On sait exactement la forme du vide qu’elles laissent.
Ne vous y trompez pas : cet article ne sera pas romantique. Je me méfie assez de la romance lorsqu’elle se regarde faire, lorsqu’elle puise sa vérité dans sa forme. Au cinéma, c’est très beau : le cadre a cet avantage considérable que tout ce qui est hors champ n’existe pas. Dans la vie, malheureusement, le hors-champ existe.

Les situations les plus scandaleusement romantiques de ma vie ont plutôt ressemblé à une nuit de galère sous la pluie, à l’autre bout du monde, la moitié des affaires perdues, cris, larmes, colère absurde et puis fou rire inarrêtable, le plus long, les pieds dans la boue. Cinglé. Lunaire. Et on s’en souvient toute sa vie. Tout ce qui cherche à s’écrire à l’avance perd en beauté.
Idem, je ne crois pas aux signes. Les signes, c'est quand c'est simple, limpide. Si c'est compliqué, et que vous êtes obligé d'aller chercher au delà de ce qui se passe, c'est que c'est peanut. L’attention est un chef d’orchestre autrement plus fiable. Ça ne veut rien dire, que vous soyez nés le même jour. Les astres ne vous indiqueront pas grand-chose. Ne regardez pas à côté, regardez là. N’allez pas vous engouffrer toute votre vie avec quelqu’un pour des fondements aussi aléatoires.
Il paraît que l'amour est quelque chose de très simple.
Peut-être est-ce justement lorsqu’il cesse de chercher à ressembler à l’amour qu’on le reconnaît le mieux.
C’est un gamin qui se réveille le matin et qui voit sur la table de la salle à manger un nuage de fumée s’enfuir d’un bol de lait chaud, du pain et du beurre. Une chaise qui l’attend.
C’est ce commis de cuisine épuisé, qui fait des plats en série toute la journée. Mais tiens, pour cette assiette, il ne saurait dire pourquoi, cette assiette particulièrement, il lui veut une attention plus rapprochée, plus coquette, dressée délicatement. Et puis de temps en temps ça lui prend.
Ça, c’est de l’amour.
C’est quelque chose de redoutablement simple.

Vous entrez dans un magasin, vous ne regardez rien ni personne. C'est ce vigile qui lui vous a remarqué et vous arrête. Vous vous demandez s'il attend que vous montriez patte blanche. Non, il vous fait une remarque insolite pour vous faire rire. Juste vous. Comme ça.
C’est vous, cherchant votre parapluie dans tout votre appartement, la pluie battante au-dehors. Désespéré, vous sortez sans. Mais une fois sur le palier, vous remarquez qu’il était là, suspendu comme un charme à la poignée de votre porte. Il vous attendait. Votre voisin l’a trouvé, il vous l’a délicatement mis de côté.
Ça c'est de l'amour.
C'est des draps lavés. Une chemise repassée. Une parole tenue, une prière du soir le genou fléchi, qui prend plus de temps que d'habitude et qui s'étire dans la nuit avec le Bon Dieu.
C'est ce quelqu'un le matin, touché par votre sommeil, qui a élaboré tout un stratagème pour ne point vous réveiller, lorsqu'il part péniblement au travail, s'affairant dans une ronde muette, telle la mésange au garde-à-vous, le pas ouaté.
C'est penser à prendre un peu de liquide sur soi quand on sort, au cas où l'occasion d'un nécessiteux qui viendrait nous voir se présente. Et que le nécessiteux l’utilise pour acheter de l’alcool, du crack ou de la nourriture : vous n’êtes pas son parent, ça ne vous regarde pas. Vous n’avez rien à lui dire et encore moins sur un ton parental. On donne ou on ne donne pas.
Cela ne veut pas dire qu’il soit interdit de se demander comment aider.
Mais un don qui exige de conserver sur celui qui reçoit un droit de regard n’est déjà plus tout à fait un don.
Encore moins pour rentabiliser son geste à moins d’avoir placé des actions en bourse, mais l’être humain n’a point de cotation. Ce que l’on donne ne vous appartient déjà plus. Le don n’est pas utilitariste. On donne, on prie pour que cela serve. Basta.
On ne peut donner que ce que l'on n'a pas.
Vous avez un château avec quarante hectares de terrain.
Si vous le donnez rien ne remplacera les souvenirs et le temps passé dedans. Il vous a nourri. Partout dans le monde vous vivrez encore dans ce château. Vous trimballez ses seize chambres, sa bibliothèque, ses huit salles de bain, les aboiements de ses chiens, les parties de tir à la carabine et les nuits sous la cheminée dans un sac à dos.
On peut donc perdre ce que l’on a sans tout à fait cesser de l’avoir.
En revanche, si vous avez grandi dans l’inconsidération d’une famille maltraitante, c’est au moment même où vous allez commencer à donner de la considération à autrui qu’elle pourra, comme une transfiguration, vous submerger.
Le manque a ceci de particulier qu’il nous renseigne très précisément sur la forme de certaines choses. Celui qui a eu froid sait des choses sur la chaleur que celui qui n’a jamais cessé d’avoir chaud n’a jamais eu besoin d’apprendre.
Cela ne signifie pas que la souffrance rende bon. Ce serait aussi faux que confortable. Le manque peut produire exactement l’inverse : l’avarice, la répétition, la prédation, le besoin de faire payer à d’autres ce qu’on a soi-même payé.
Une blessure n’est pas une vertu. Mais elle peut devenir une connaissance. Et cette connaissance, un choix.
On peut donner avec une précision extraordinaire ce dont on connaît intimement l’absence.
Qu’est-ce qui pousse les gens à offrir ? Pourquoi cela les rend si heureux ?
Peut-être parce qu’en donnant certaines choses, on ne les perd pas : on les éprouve enfin.
Celui qui donne de la considération ne la reçoit pas nécessairement en retour. Pourtant, quelque chose de la considération existe désormais aussi pour lui, puisqu’il vient de la faire exister.
Il ne s’agit donc pas exactement de se faire un cadeau à soi-même. Ce serait rabattre le don sur un égoïsme sophistiqué. Il s’agit plutôt de cette propriété étrange de certaines choses : on ne les possède jamais autant qu’en les exerçant.
Le développement personnel nous demande de cultiver le soi intérieur. C'est le contraire qu'il faut faire. Le soi intérieur ne grandit que dans le mouvement : le dedans n'est rien sans le dehors.
Vous avez précisément le choix. Et c’est probablement là que tout se joue.
On peut transmettre son manque comme une dette : puisque je n’ai pas reçu, je ne donnerai pas. Puisque j’ai souffert, quelqu’un souffrira après moi.
Ou faire exactement l’inverse.
Puisque je sais ce que coûte cette absence, elle s’arrêtera ici.
Dans un perpétuel mouvement, vous en retrouverez alors peut-être le goût, l’objet perdu vous reviendra - non pas rendu par celui qui vous l’avait pris, mais sous la forme nouvelle de ce que vous êtes désormais capable de donner.
De près ou de loin, si ça ne circule pas, si ce que vous recevez ne ressemble ni à du soin, ni à de la considération, ça n'est pas de l'amour. C'est une arnaque.
"L'attention, miracle à la portée de tous à tout instant."
Simone Weil
L’attention est peut-être si proche de l’amour parce qu’elle impose quelque chose de très difficile : que, pendant un instant, le monde ne soit plus organisé autour de soi.
Pas d'ambiguïté, vous n'échapperez pas à la solitude. Ô, combien vous n'y échapperez pas.
Mais vous réaliserez à quel point les autres le sont tout autant, et même souvent bien davantage. Et les fois où vous croiserez des gens de votre espèce -espèce éminemment rare- un sentiment de délectation sans commune mesure doublera la solitude. La solitude n'est jamais remplacée, elle fait ménage.
Peut-être attendons-nous trop souvent d’une relation qu’elle abolisse une solitude qui lui préexiste et qui lui survivra. Une relation profonde ne la supprime pas nécessairement ; elle lui donne parfois simplement une autre qualité.
Bien aménagée, c’est le degré le plus qualitatif de lien qui puisse exister. Et lorsque vous regarderez les gens s’amasser ensemble pour appeler cela une relation, vous y verrez un non-sens.
Vous ne pourrez plus vivre de relations qui n’aient un peu de ce parfum-là. Ce serait un peu comme assister à une cérémonie sans âme, où le maître lui-même ne croit pas en ce qu’il prononce.
Ça ne vaut souvent pas le coup d'y aller.
Ainsi la générosité n’a pas à voir avec l’opulence du don mais avec l’endroit d’où le geste est fait.
La valeur d’un don n’est pas contenue tout entière dans ce qui change de mains. Elle dépend aussi de ce dont celui qui donne se sépare réellement.
Cent euros ne sont pas le même don selon ce qu’il reste après. Une heure n’est pas la même heure selon la vie dans laquelle on la prélève. Et une parole peut ne presque rien coûter à l’un, tandis qu’un autre doit traverser toute son histoire pour parvenir à la prononcer.
À ce titre les choses sont bien faites, puisque l’utilitarisme bien guidé voudrait qu’un riche eût toujours été plus généreux que le pauvre, mécaniquement, même le plus rat des riches. Double peine pour le miséreux.
Car personne ne sera simplement là pour voir ce qu’il a fait, dont seuls les anges ont été témoins, cette petite chose qui lui a demandé littéralement de s’arracher le cœur, et de le mettre sur la table.

Nous voyons ce qui a été donné. Nous voyons beaucoup moins ce qu’il a fallu arracher pour le donner.
Ceux qui ont le statut de phénix permis par leur fortune, dont tous les actes de charité seront sous les feux des projecteurs, si vous voulez rester bon : ne vous laissez jamais ensevelir sous la vanité difficile à refuser des flagorneries permanentes, car vous en recevrez énormément.
C’est tentant de croire que sa qualité d’âme ait quelque chose à voir avec la quantité de don.
Rappelez-vous, tout simplement.
L’abondance possède au moins ce danger : elle peut faire oublier le poids des choses. Pas leur prix, leur poids.
L'opulence de la richesse appauvrit le souvenir de sa condition de tout petit.
C’est pourquoi se souvenir n’est pas ici une nostalgie, mais presque une discipline morale : se souvenir de ce que cent euros représentaient, de ce qu’une heure représentait, de ce qu’un geste représentait lorsqu’on n’en recevait presque jamais.
Ainsi, pour rester dans le royaume des Tout Petits et pouvoir s'immiscer dans ce fameux trou d'une aiguille si difficile à franchir pour le chameau, il faudra se souvenir que c'est dans la gratuité que l'on sera sondé, et vu.
Mais la gratuité elle-même mérite d’être sauvée d’un malentendu. Elle ne signifie pas qu’un don véritable ne doit rien produire en celui qui donne.
Donner peut réjouir.
Consoler peut consoler un peu celui qui console.
Aimer transforme aussi celui qui aime.
Un don n’est pas intéressé simplement parce qu’il nous fait du bien. Il le devient lorsque le retour était la condition secrète du geste.
Peut-être est-ce finalement cela qui éclaire le titre.
Il existe des choses que l’on peut posséder avant de les donner : de l’argent, une maison, un objet.
Et il en existe d’autres qu’on ne possède pas de cette manière.
L’attention n’est pas rangée quelque part en nous avant d’être offerte. La considération non plus. La fidélité, la consolation, l’amour : nous ne les avons véritablement qu’en les exerçant.
Et celui qui en a le plus manqué peut parfois en connaître mieux que personne la forme exacte.
À condition de décider que le manque ne sera pas une dette à transmettre.
On ne peut donner que ce que l'on n'a pas.
Attika Lesire




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